Loin des regards, les siphons ont longtemps été relégués au second plan en prévention et contrôle des infections (PCI). Mais les données scientifiques, toujours plus nombreuses, changent la donne : les experts reconnaissent désormais que les lavabos, les siphons et les biofilms qui s’y développent constituent une véritable source d’infections associées aux soins (IAS), que les protocoles de nettoyage habituels ne permettent tout simplement pas de maîtriser.
Voici sept des principaux défis que posent aujourd’hui les siphons dans les établissements de santé.
Un nid à pathogènes insoupçonné
Les siphons des hôpitaux hébergent fréquemment des biofilms, ces communautés complexes de micro-organismes qui peuvent renfermer des bactéries multirésistantes (BMR), insensibles aux traitements courants. Plusieurs études y ont retrouvé des bactéries pathogènes en abondance, notamment Pseudomonas spp.1 Or un établissement de santé compte parfois des centaines, voire des milliers de lavabos, dont les siphons passent le plus souvent inaperçus : rien d’étonnant, donc, si la recherche de la source d’une épidémie mène souvent jusqu’à l’un d’eux.
Des éclaboussures qui portent plus loin qu’on ne le croit
Le danger ne s’arrête pas au rebord du lavabo.
Zone d’éclaboussures
Jusqu’à 2 m
En s’écoulant du robinet, l’eau peut projeter jusqu’à deux mètres des gouttelettes potentiellement chargées d’agents pathogènes2.
Dans ce périmètre, des audits ont relevé les taux de contamination suivants :

Un siphon contaminé peut donc, de façon plausible, transmettre des germes au matériel utilisé au chevet des patients.
Les biofilms, de redoutables survivants
Un biofilm est bien plus qu’une simple colonie de micro-organismes : il s’agit d’une communauté réunissant plusieurs espèces, enveloppée d’une matrice protectrice que la plupart des désinfectants ne parviennent pas à franchir.
Les siphons offrent un environnement idéal au développement des biofilms: chaud, humide, et riche en nutriments3.
Fait notable : ce ne sont pas les résidus du lavage des mains qui nourrissent ces biofilms, mais les liquides, les antimicrobiens et les déchets jetés dans le lavabo.
Des couches de résistance invisibles
Une résistance à trois niveaux
Sélectionnez chaque niveau pour en savoir plus.
La position des cellules
Toutes les cellules n’ont pas le même comportement ; leur activité dépend de l’endroit où elles se trouvent dans le biofilm.
Les cellules dormantes
Certaines se mettent en sommeil et échappent ainsi aux traitements dirigés contre les cellules actives.
La matrice protectrice
Enfin, la matrice elle-même fait barrière aux désinfectants ou en atténue l’effet.

Des épidémies difficiles à élucider et qui s’éternisent
Les taux d’IAS sont plus élevés dans les chambres équipées d’un lavabo que dans celles qui en sont dépourvues5, ce qui donne fortement à penser que les siphons y sont pour quelque chose.
Remonter à la source d’une épidémie liée aux siphons est notoirement difficile, et il faut parfois des mois, voire des années, pour en venir à bout.
Les méthodes de désinfection actuelles : une réponse incomplète
Pour lutter contre la contamination des siphons, les établissements disposent de plusieurs moyens, mais aucun n’est infaillible à lui seul :
Méthode thermique
Mode d’action
L’eau chaude ou la vapeur (de 60 à 100 °C) peut détruire la matrice protectrice, tuer les bactéries qu’elle abrite et pénétrer jusque dans les recoins des siphons.
Points de vigilance
La chaleur n’atteint pas forcément l’ensemble des canalisations, et la méthode exige une grande rigueur pour éviter les brûlures.
Méthode chimique
Mode d’action
Elle fait généralement appel à une solution fortement oxydante, notamment sous forme de mousse, qui progresse mieux dans le siphon.
Points de vigilance
Son efficacité dépend du produit choisi, de son pouvoir de pénétration et de son temps de contact avec les parois des canalisations.
Remplacement des équipements
Mode d’action
Remplacer entièrement les canalisations ou les lavabos, parfois en passant à des soins sans eau, constitue généralement une solution de dernier recours.
Points de vigilance
Coûteuse et perturbante pour les services, cette solution ne garantit en rien que le biofilm ne se reformera pas.
Prouver l’efficacité réelle d’un désinfectant : aucune méthode ne fait référence
À ce jour, aucune méthode normalisée ne permet à elle seule d’évaluer l’efficacité d’un désinfectant sur les biofilms des siphons, et les données disponibles proviennent de sources très diverses.
À savoir
D’où proviennent les données ?
- Des modèles de laboratoire, comme le test MBEC ou le réacteur à biofilm du CDC
- Des données de terrain, très variables selon la conception des siphons
- La réglementation, qui fournit quelques repères
- Les tests indépendants, qui restent la référence
Tant que les méthodes d’essai ne seront pas mieux normalisées, comparer les produits et leurs allégations restera très difficile.

Quelles conséquences pour la stratégie de désinfection ?
Pour être efficace dans les siphons, un désinfectant doit réunir de nombreuses qualités. Il doit :
- éliminer un large spectre de micro-organismes, y compris les spores ;
- pénétrer et dégrader les biofilms ;
- atteindre les recoins les plus profonds des canalisations ;
- être sans danger pour les matériaux, le personnel et l’environnement ;
- offrir une protection durable, tout en restant pratique et économique.
Les mousses fortement oxydantes font figure de candidates de choix. C’est notamment le cas du dioxyde de chlore, qui élimine un large spectre de micro-organismes, bactéries et spores comprises, et conserve son efficacité même en présence de matière organique.
Il se révèle en outre moins corrosif que d’autres produits, tels que l’hypochlorite, et ne génère que très peu de sous-produits nocifs.
Lors de tests indépendants, le dioxyde de chlore a fait baisser la charge bactérienne des biofilms en 30 secondes à peine6.
L’essentiel à retenir
Les lavabos, les siphons et leurs biofilms constituent une véritable source d’infections associées aux soins.
Les éclaboussures peuvent projeter des agents pathogènes jusqu’à deux mètres, et atteindre ainsi le matériel utilisé au chevet des patients.
Les bactéries d’un biofilm peuvent être jusqu’à 1 000 fois plus difficiles à éliminer, et aucune méthode actuelle ne suffit à elle seule.
Un désinfectant efficace pour les siphons doit éliminer les spores, dégrader les biofilms et atteindre les recoins les plus profonds des canalisations.
Références et lectures complémentaires (6)
- Butler, J. and Upton, M. (2023). Point-of-care characterisation of microorganisms in hospital sink traps using nanopore sequencing. Journal of Hospital Infection.
- Garvey, M.I., Williams, N., Gardiner, A., Ruston, C., Wilkinson, M.A.C., Kiernan, M., Walker, J.T. and Holden, E. (2023). The sink splash zone. Journal of Hospital Infection, 135, pp.154–156.
- Grabowski, M., Lobo, J.M., Gunnell, B., Enfield, K., Carpenter, R. and Barnes, L. Characterizations of handwashing sink activities in a single hospital medical intensive care unit.
- Maillard, J-Y. and Centeleghe, I. (2023). How biofilm changes our understanding of cleaning and disinfection. Antimicrobial Resistance & Infection Control, 12, 95.
- Fucini, G.B., Geffers, C., Schwab, F., Behnke, M., Sunder, W., Moellmann, J. and Gastmeier, P. (2023). Sinks in patient rooms in ICUs are associated with higher rates of hospital-acquired infection: a retrospective analysis of 552 ICUs. Journal of Hospital Infection, 139, pp.99–105.
- Ledwoch, K., Robertson, A., Lauran, J., Norville, P. and Maillard, J-Y. (2020). It’s a trap! The development of a versatile drain biofilm model and its susceptibility to disinfection. Journal of Hospital Infection, 106(4), pp.757–764.